Chérèque sur France Inter Question directe de Stéphane Paoli sur France Inter le 7 11 2003

François Chérèque sur France Inter

« À la fédération des transports, c'est une clarification politique »

Stéphane Paoli - Quelle est la réalité de la crise à la CFDT ? Une faible majorité de cheminots CFDT de l’Union Fédérale a voté hier en faveur d’une désaffiliation de la Confédération, mais cette rupture au sein du pole transports se verra-t-elle aggravée d’autres départs annoncés d’ici au printemps prochain ? La direction de la CFDT évoque entre 6 et 8000 départs, les opposants parlant de 50 000 à 70 000 défections. Ne s’agit-il que d’une clarification politique entre réformistes et conservateurs, ou d’un malaise plus profond, et quelles en seraient les conséquences sur le dialogue social et sur les enjeux du réformisme ? Quel est le terme que vous utilisez ce matin ? Crise ? Rupture ?
François Chérèque :Le terme que vous avez utilisé dans votre présentation, de clarification politique.

C’est celui que vous avez utilisé dans un entretien au Monde il y a 48 heures.
Tout à fait, c’est celui que je répète pour ce qui est de la crise à la fédération des transports, maintenant je ne néglige pas non plus le débat qu’il y a avec les militants et adhérents de la CFDT, sur la question du soutien à la réforme des retraites. Comment faire fonctionner une démocratie avec 900 000 adhérents ? Comment faire pour que chaque adhérent s’émancipe et puisse participer aux décisions ? C’est le débat de fond que nous avons en ce moment a à la CFDT.

Oui mais là il y a quand même un grand changement. Le débat en effet, c’est dans l’histoire de la CFDT, mais là il y a plus qu’un débat, il y a une rupture. En 1995, il y avait eu déjà un débat ouvert sur la question des retraites, mais ce n’était resté qu’un débat, là il y en a qui s’en vont.
Effectivement, nous avions déjà eu ce débat en 1995, et ce sont les mêmes militants qui en 1995 étaient en désaccord avec les orientations de la CFDT, déjà depuis 15 ans d'ailleurs, donc maintenant cela fait plus de 20 ans qu’ils sont en désaccord. En 1995, ils avaient organisé une CFDT bis, appelée Tous ensemble, et déjà à l'époque les militants de la CFDT avaient dit “  non ” à ce fonctionnement là. Maintenant la suite logique à ce débat, c’est qu’ils quittent la CFDT, je dis bien ces militants là. Aujourd’hui, ils mettent en cohérence leurs pensées avec leurs actes, c’est-à-dire qu’ils quittent la CFDT parce qu’ils sont en désaccord avec notre type de syndicalisme. Ils sont en désaccord sur trois points particulièrement, d’abord nous prônons un syndicalisme de dialogue, de concertations pour arriver à des résultats, eux ils sont sur un syndicalisme uniquement d’opposition et de contestation. Ensuite, nous sommes pour un syndicalisme d’autonomie, d’indépendance vis à vis des politiques, eux ils nous reprochent d’avoir négocié avec un gouvernement de droite, or la CFDT ne choisit pas les gouvernements, ce sont les Français qui les élisent, et la CFDT négocie en fonction des sujets avec les gouvernements que les Français ont choisi. Et enfin, nous sommes pour un syndicalisme de résultats, et là sur les retraite, les 200 000 personnes qui ont commencé à travailler jeunes et vont pouvoir partir dès 2004, c’est un résultat, eux ils sont en général pour un syndicalisme des mains vides. Voilà, on a des différences de conceptions, ces différences maintenant ils les mettent en acte en quittant la CFDT, je le respecte.

Mais alors, c’est intéressant et complexe, parce que beaucoup de ceux qui vous quittent vont partir en effet à la CGT, au moment où la CGT on a un monsieur Thibault qui nous dit, la CG devient un grand syndicat réformiste. Qu’est-ce qui se passe là ? Qui fait quoi et pourquoi et comment ?
Je ne suis pas un secrétaire général qui voit des gauchistes partout comme Blanche Neige voyait des nains partout, mais la fédération des transports est dirigée par un militant, était dirigée jusqu’à hier par un des militants de la Ligue communiste et la plupart des syndicats qui décident collectivement de partir sont dirigés par ces militants politiques. Je les respecte, mais ils ont choisi de quitter la CFDT pour aller ailleurs. Alors effectivement, au moment où Bernard Thibault souhaite ouvrir son syndicat à plus de négociations, plus de réformisme, c’est ceux qui s’y opposent dans la CFDT qui y vont. Ils seront le frein à cette évolution de la CGT comme ils ont été depuis 20 ans le frein à cette évolution de la CFDT.

Mais est-ce que c’est un frein possible, à vos yeux, au dialogue social ? Puisque la question du dialogue social se pose comme jamais, il est question de le réformer, la question du réformisme vous la faites à votre façon, vous essayez de la faire avancer, de même que Bernard Thibault, on a l’impression que tout est en train de se figer là.
Le frein au dialogue social, il vient effectivement d’une partie des syndicats qui se radicalises mais il vient aussi des politiques et du patronat, qui refusent de rentrer dans une vraie réforme du dialogue social qui donne la possibilité aux salariés de choisir les syndicats qui négocient pour eux et aille vers une démarche majoritaire. Le projet de loi de monsieur Fillon va dans ce sens là. Faisons en sorte que les syndicats négocient avant qu’on change la loi. Mais, effectivement, je vois bien qu’il y a une opposition pratiquement générale à cette évolution. La CFDT et la CGT la soutiennent, c’est une bonne chose, mais il serait bien qu’on puisse la partager effectivement aussi dans le monde politique. Les politiques reprochent souvent aux syndicats de ne pas assez s’engager, mais on le voit bien là sur la dépendance, ils aiment bien aussi prendre des décisions seuls.

Alors tenez, entrons dans les travaux pratiques dialogue social. Un Premier ministre qui hier, seul, avec ses ministres derrière lui, présente un plan en faveur des personnes âgées et du handicap, on est dans quel espace là ?
On est dans l’espace de la décision unilatérale, sans concertation. Les confédérations n’ont pas du tout été concertées sur ce plan là. Au moment où le président de la République et le Premier ministre nous disent, on va faire en sorte de négocier avant de décider, c'est l’inverse qui se produit. La difficulté vient du fait que les politiques ne veulent pas lâcher une partie de leur pouvoir, or il me semble que s’ils veulent être crédibles sur les grands projets de société, sur l’intérêt général, ce qui concerne l’intérêt du monde du travail, le dialogue entre les organisations syndicales et patronales, doivent rester dans ce domaine là. C’est une façon de réhabiliter, de redonner un peu plus de noblesse au politique et une façon aussi de donner du pouvoir aux syndicats, je crois que la démocratie sociale doit aussi nourrir la démocratie politique. Et quand un syndicat comme la CFDT s’engage sur une réforme, on voit bien que globalement la démocratie sociale n’est toujours pas reconnue dans notre pays.

Mais est-ce que c’est le dialogue social par exemple qui nous aurait permis d’y voir plus clair sur une question…tenez, soyons très concrets, le cas du jour férié, ça fait une baisse du coût du travail de 0,46 %, or la cotisation qu’on va demander aux employeurs est de 0,3 %, la différence elle va où, et pour qui ?
De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’abord de faire un plan pour les personnes âgées, ce qui est nécessaire. Notre société évolue. Traditionnellement notre système de protection sociale reposait sur une génération pivot, qui travaillait pour, d’une part, financer l’éducation de ses enfants et d’autre part financer la retraite de ses parents, qui était réduite. On a demandé à cette même génération de faire un effort supplémentaire parce que ses parents vivent plus longtemps. C’est une bonne chose, donc on l’a fait, on l’a accepté, à la CFDT avec la réforme des retraites. Maintenant on a une quatrième génération qui est en train de se construire, celle des grands-parents, qui est en partie dépendante, et on demande par cette mesure de suppression d'un jour férié, encore à la même génération, de financer également la quatrième génération. Alors qu’on sait très bien qu’il y a une génération nouvelle qui s’est créée, celle des retraités qui a aussi des revenus importants, on ne leur demande pas de participation, on ne demande pas non plus de participation aux professions libérales, aux revenus des entrepreneurs. On ne va pas pouvoir continuer à faire évoluer la société en demandant toujours à la même génération de financer. La CFDT avait proposé une CSG qui a le mérite de faire participer tous les revenus, y compris ceux du capital et du patrimoine. Or, au-delà de la revanche sur les 35 heures parce qu’on ajoute finalement une journée dee travail, le gouvernement donne surtout le signe que c’est toujours la même génération qui va payer.

Juste d’un mot, on voit bien les enjeux du dialogue social. Malgré les difficultés que vous connaissez, et donc peut-être même la crise, restez-vous ce matin un réformiste ? Et la CGT restera-t-elle sur cette ligne ou est-ce que vous allez vous calmer un peu pour ménager vos troupes ?
La CFDT restera réformiste bien évidemment, et la critique que je porte au gouvernement sur le problème du jour férié, c’est justement parce que nous voulons participer à la réforme, et cette réforme pour la dépendance nous voulons la faire avec eux, et nous voulons aussi y engager les moyens nécessaires. Quant à la CGT, nous avons des interrogations bien évidemment, par exemple, quelquefois on a du mal à se comprendre, mais certainement faut-il dialoguer un peu plus. Sur la réforme des retraites, on s’est mal compris avec la CGT, ils ont appelé à une manifestation après les négociations, et ils l’ont fait avant, c’est-à-dire ils ont parié un petit peu sur l’échec de la négociation, c’était le débat sur manifestation le 13, négociations le 15, et puis cette fameuse manifestation du 25 qui était prévue avant. Là sur la réforme des retraites complémentaires dont lesnégociations sont en cours , de la même façon on s’est mis d’accord sur un calendrier, avec tous les syndicats, pour finir à la mi-novembre et faire en sorte que les salariés qui ont commencé à travailler jeunes puissent partir à la retraite dès début janvier.Or la CGT hier nous interpelle en voulant organiser une manifestation début décembre. Donc une nouvelle fois on tombe dans la même erreur, on est en train d’organiser une manifestation après la négociation, alors que celle-ci n’est pas finie, c’est-à-dire qu’on est en train déjà de juger que cette négociation sera un échec. Donc vous voyez... Nous, nous sommes dans cette démarche de réformisme, mais laissons la place au dialogue. Pour une fois pouvons-nous régler un problème par le dialogue, avant de se cogner dessus ?n

Source : extraits de l'émission Question directe de Stéphane Paoli sur France Inter le 7 novembre
CFDTCHEMINOTSCENTRE (mis en ligne le11novembre 2003).

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