Questions à la CFDT

Questions à la CFDT

        Le journal "Le Monde" a publié dans son édition datée du 18 avril une tribune d'opinion signée par plusieurs anciens responsables de la CFDT. Vous trouverez ci-après ce texte auquel il est fait allusion dans l'éditorial (LTE N°582),en version intégrale, afin qu'il contribue à alimenter nos réflexions.

En 2004, la CFDT a quarante ans. Fruit d’une évolution engagée après guerre, sa création en 1964 a marqué une étape dans la construction d’une force à laquelle plusieurs générations de militants ont contribué. Cet anniversaire est une occasion de réflexion et de débat. Un débat qui s’impose d’autant plus que plusieurs orientations de la CFDT soulèvent nombre de questions.

La CFDT est un patrimoine partagé. C’est faire œuvre de mémoire et de responsabilité que de débattre publiquement de questions soulevées par des évolutions qui nous paraissent remettre en cause ses fondements et ceux du syndicalisme démocratique dont nous nous sommes tous réclamés et pour lequel nous nous sommes engagés. Nous posons ces questions, tant il nous paraît que la première carence de la CFDT aujourd’hui est l’absence de pensée sociale autonome, faute de débat démocratique depuis de trop longues années.

Quel rapport au politique ?

Ce qui s’est passé en 2003 au sujet des retraites est révélateur. Un mouvement et une mobilisation sous-tendus par un effort de coordination intersyndicale et notamment par un travail commun entre CFDT et CGT …sont rendus sans objet par un “ accord ” conclu en urgence absolue avec la CFDT dans le bureau du Premier ministre.

En août 1953, un tête à tête entre la CFTC notamment et le gouvernement Laniel qui voulait remettre en cause plusieurs acquis dont l’âge de la retraite dans les services publics, rendait sans objet, grâce à des tractations directes, un mouvement de grèves important. Fait troublant, la position confédérale s’était traduite par une hémorragie de la Fédération des cheminots qui perdait plus de 25% de ses adhérents… Ne retrouve t- on pas, cinquante ans après, une conduite qui, prétendant s’inspirer d’une approche syndicale autonome, s’éloigne du mouvement syndical pour être l’interlocuteur exclusif du gouvernement ?

Ce rôle est celui d’une “ agence sociale ”, voire d’un syndicat officiel avec des formes de relations d’une autre nature que la négociation qui suppose la confrontation d’intérêts ou de points de vue autonomes. L’“ accord ”sur les retraites en 2003 relève plus de la co-élaboration entre gens qui pensent être dépositaires de l’intérêt commun que du contractuel au sens propre. La CFDT n’en revient-elle pas à une forme de syndicalisme que pratiquait la CFTC avec les gouvernements ? La CFDT n’évolue t- elle pas vers un “ a-politisme ” s’apparentant à ce qui a toujours couvert une façon, ô combien ambiguë, de faire de la politique? Résultat: une confusion dangereuse, et d’ailleurs récemment sanctionnée, entre le gouvernement, les pouvoirs économiques et la CFDT.

Dans son histoire, la CFDT a évolué vers une affirmation exigeante de son autonomie et de son identité. Une identité nourrie par le débat d’idées dont elle a souvent été à l’origine: organisation du travail, conditions de vie, environnement, place des femmes dans la société... Force de critique sociale, d’impulsion et de transformation, en phase avec de nombreux mouvements dans la société, la CFDT a été un acteur à la fois de la contestation, de la proposition, de l’action et de la négociation. En retrait désormais de la plupart des mouvements sociaux, son attitude à l’égard de l’extérieur, vis-à-vis du mouvement altermondialiste par exemple, marque une prise de distance porteuse d’enfermement.

Quelle approche des problèmes sociaux ?

UNEDIC, retraites, voire assurance maladie: on est frappé par les choix de la confédération. Sur ces questions, il y a lieu de prendre en compte le réel, les contraintes, les équilibres financiers, les nécessités d’arbitrage. C’est le rôle d’un syndicalisme responsable que de s’engager, quand il le faut, en articulant ses exigences et le possible. Mais dans la plupart des cas, le point d’arrivée des négociations ou des pseudo-négociations ne laisse guère de doute sur le sens du compromis. Les revendications de la CFDT se dissolvent, ne laissant qu’une approche gestionnaire et technocratique, marquée par une logique comptable ou financière, corrigeant les droits, stigmatisant des populations, en échange de quelques contreparties réelles mais à l’impact limité et faisant l’objet d’une survalorisation.

La position de la CFDT en devient chaque fois moins lisible en termes de transformation sociale. Est-ce cela le “ courage ”, le “ modernisme ”? Jusqu’où faudra t- il aller pour donner sans cesse plus de gages? Le rôle du syndicalisme consiste-t-il à s’inscrire dans les contraintes sans même envisager de les desserrer ?

La “ Refondation sociale ” prônée par le MEDEF en 2000 a fait monter les exigences, réussissant à faire admettre le travail comme un coût qu’il faut réduire, les partenaires sociaux ayant à gérer à la baisse une enveloppe sociale non extensible. Pas besoin de mouvement social dans cette approche du contractuel. La négociation n’est qu’une rencontre de “ techniciens ” partageant sur le fond un même diagnostic des problèmes avec des variantes à la marge selon les acteurs.

Paul Vignaux, un des leaders historiques de la CFDT assignait à celle-ci l’ambition d’être un syndicat “ techniquement révolutionnaire ”, sachant relier réalisme et visée transformatrice à partir de sa propre expertise sociale et économique. En rupture avec le modèle CFTC, cette conception a donné force et crédit à la CFDT, tant par rapport à un syndicalisme catégoriel que par rapport à un syndicalisme marqué par une lecture déterministe de l’histoire. La CFDT ne perd-elle pas aujourd’hui son ambition de transformation pour une approche technocratique surdéterminée par la lecture économique dominante?

Ses orientations ne relèvent-elles pas plus d’une acceptation de la doctrine libérale que de choix au nom de l’intérêt général, voire tout simplement de l’intérêt des salariés? L’intérêt général, loin d’aller de soi, résulte aussi, ne l’oublions pas, de conflits, de rapports de force dans la société et de la qualité de la négociation. On aura peine à considérer les arbitrages récents au sein de l’UNEDIC comme relevant de l’intérêt général. Des arbitrages qui mettent en difficulté des centaines de milliers de chômeurs en l’absence d’une politique dynamique de l’emploi. On attend autre chose des syndicats et de la CFDT en matière d’emploi et de lutte contre le chômage. A moins de considérer que les chômeurs stigmatisés défendent une logique “ catégorielle ” peu compatible avec le train de la modernisation sociale. De même, comment comprendre l’inertie de la confédération devant la montée des travailleurs pauvres ?

Quel sens pour le “ réformisme ”?

Le terme est omniprésent. De quel réformisme s’agit-il pour la CFDT ? Son engouement s’inscrit-il dans un combat de transformation et de progrès ou n’est-ce qu’un maigre amortisseur social du démantèlement des droits des salariés? Le réformisme de la CFDT est à la croisée des chemins. Il penche pour l’heure du côté d’un social qui se contracte et dont les contreparties sont mal comprises ou jugées insuffisantes. Sans doute pourrait-il en être autrement avec un poids accru des acteurs syndicaux et une autre conception du progrès et de la justice sociale.

Pour certains, être “ moderne ” dans le champ social, c’est passer au “ gant de crin ” droits et acquis. Plus question de mieux-disant ou de gagnant-gagnant. La Refondation sociale avait donné le ton. Hormis quelques novations positives, il n’était question que de limer et d’éliminer. Le cap était clair: flexibilité, réduction des charges, précarité, exclusion…Rien qui puisse déminer le terrain où poussent les populismes.

Dans le mouvement ouvrier, le réformisme représente une transformation graduée s’opposant au mythe du “ grand soir ” révolutionnaire. Ce choix a été tranché par l’histoire. La réforme est une ambition s’inscrivant dans la voie démocratique dont le contractuel constitue l’un des pivots. Les fins rejoignent les moyens, mais les fins restent indexées sur une véritable ambition.

Une conception syndicale de la réforme ne prend sens que dans des principes, des perspectives, des objectifs. Faute de cela, la CFDT se trouve rabattue sur les idées du moment. Quelle différence entre le “ réformisme ” du MEDEF, celui de la droite, celui du social-libéralisme et celui de la CFDT ? C’est pour n’avoir pas dit de quoi le réformisme syndical était fait que la CFDT se trouve en butte à de fâcheuses confusions.

Quelles relations intersyndicales ?

Autre question majeure, les relations intersyndicales. Les dégâts liés aux suites de l’“ accord ” sur les retraites donnent à réfléchir. Chacun se trouve ramené à son pré carré sans autre perspective que d’œuvrer quasiment seul alors que de grandes transformations se mènent ou se préparent.

En s’engageant comme elle l’a fait sur les retraites, la CFDT a aussi fait un choix en matière de relations intersyndicales. Son “ solo ” en mai 2003 a fait resurgir une option, celle d’une organisation qui dans les années 90 a caressé la perspective d’occuper la place centrale et dominante dans le syndicalisme français. Cette perspective s’est révélée être une impasse. L’isolement de la CFDT est un vrai handicap. Et ce n’est pas le compagnonnage occasionnel de la CFTC ou de la CGC qui offre un débouché à l’unité syndicale ou à l’avenir des relations sociales.

Pourra t- on longtemps faire fi d’un niveau significatif d’unité sur les questions les plus lourdes? La CFDT devra choisir. Soit, elle inscrit son action dans la durée au sein d’un axe “ réformiste ” MEDEF-CFDT, ce qui induit une conception résiduelle des rapports intersyndicaux. Soit, elle poursuit des liens intersyndicaux en particulier avec la CGT pour construire un axe syndical de nature à infléchir et orienter des transformations en cours par le rapport de force et la négociation.

Nombre d’observateurs reconnaissent qu’il n’y a pas d’avenir pour le syndicalisme en France en dehors, à terme, d’un processus de réunification passant d'abord par un rapprochement réel et durable entre CFDT et CGT. Question décisive qui apparaît comme la seule voie de rééquilibrage des négociations en faveur des salariés. C’est la rencontre potentiellement dynamique entre la culture du rapport de force et la culture de la négociation.

En 1964, la CFDT a su se transformer. En 2004, nous voulons croire qu’elle saura faire mouvement pour se porter à la hauteur des questions qui se posent à elle et à l’ensemble du mouvement syndical.

Parmi les premiers signataires, anciens responsables confédéraux, fédéraux et régionaux de la CFDT :

Marc Béchet (ancien Secrétaire Confédéral);
Alexandre Bilous (ancien Secrétaire Confédéral et rédacteur en chef de CFDT-Aujourd'hui);
Roger Bonnevialle (ancien Secrétaire Général de l'Union Départementale de la Loire);
Jean-Michel Boullier (ancien Secrétaire Général du SGEN, membre du Bureau National Confédéral (BNC));
Yvette Chamussy (ancienne Secrétaire Générale adjointe de la fédération des banques);
Albert Detraz (ancien membre de la Commission Executive Confédérale, membre du BNC, fondateur de Reconstruction);
Nicole Ducos (ancienne Secrétaire Confédérale);
Robert Duvivier (ancien Secrétaire Général de l'Union Régionale Parisienne et membre du Bureau Confédéral);
Gérard Fonteneau (ancien Président d'Hacuitex);
Jean-Louis Foucaud (ancien Secrétaire Général adjoint de la FGMM);
Guy Gouyet (ancien Secrétaire Général de l'Union Régionale Parisienne, membre du BNC);
Anne-Marie Grozelier (ancienne Secrétaire Confédérale);
François Guntz (ancien Secrétaire Général de l'Union Régionale Alsace, membre du BNC);
Pierre Héritier (ancien membre de la Commission Executive Confédérale, membre du BNC);
Pierre Hureau (ancien membre de la Commission Executive Confédérale, membre du BNC);
Jeannette Laot (ancienne membre de la Commission Executive Confédérale, membre du BNC);
Bruno Lechevin (ancien Secrétaire Général de la FGE, membre du BNC);
Jean Louvel (ancien Président de la Fédération Construction-Bois);
André Marivin (ancien Secrétaire Général de l’Union Départementale Ille et Vilaine);
Louis Moulinet (ancien Secrétaire Général adjoint de l'Union Régionale Parisienne);
Christian Marquette (ancien Secrétaire Général de la fédération de la Chimie, membre du BNC);
Catherine Michaux (ancienne Secrétaire fédérale du SGEN de Paris);
Geneviève Petiot (ancienne Secrétaire Nationale du SGEN et membre du bureau de l’UCC-CFDT);
Marie-Noëlle Thibault (ancienne Secrétaire Générale adjointe de l'Union Régionale Parisienne, membre du BNC);
Jacques Tignon (ancien Secrétaire Général de la Fédération Construction-Bois, membre du BNC);
Albert Treluyere (ancien Président de l'Union Départementale de l'Ille et Vilaine); …

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